Oussekine : l’histoire au présent

Enfin. L’histoire tragique de Malik Oussekine est racontée, près de 36 ans après, au cours d’une série de quatre épisodes, diffusée sur Disney +. Passionnante, la série retrace la bataille menée par la famille de la victime jusqu’au procès. Elle offre un regard historique, médiatique, et politique de la situation, en interrogeant sur le rôle de l’Etat, la police, mais aussi la justice. 

Nous sommes dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, Malik Oussekine, étudiant de 22 ans, français d’origine algérienne, s’éteint 20 rue monsieur-le-Prince à Paris. Ce soir-là, des heurts ont éclaté dans le cadre du mouvement étudiant contre la loi Devaquet qui prévoyait de réformer les universités en introduisant la sélection. Jacques Chirac était premier ministre. 

Au moment des faits, après une évacuation sans encombre de la Sorbonne, une brigade motorisée intervient pour dégager la rue où se trouvait des barricades. Au sein du quartier Latin, la situation se tend. Alors qu’il revenait d’un club de jazz, Malik Oussekine est poursuivi, puis tué par deux policiers (ils étaient en réalité trois), armés de leur matraque, qui faisaient partie des voltigeurs. Cette histoire, triste et violente, est racontée dans le cadre d’une série de 4 épisodes diffusée sur Disney +, sortie en mai 2022 dans 146 pays et première création française de la célèbre plateforme. Antoine Chevrollier, qui est aussi le réalisateur du Bureau des légendes et du Baron noir, relate énormément de faits réels. L’objectif était de rendre compte de ce qu’il s’est passé la nuit du 5 décembre, pendant l’enquête, jusqu’au procès, où deux des trois policiers présents au moment du drame, seront condamnés. 

Un homme a eu un rôle clé dans l’avancée de l’enquête, il s’agit d’un témoin direct, qui a tout vu et qui a pris à revers le discours erroné des autorités. Il a aussi été blessé par les forces de l’ordre et son témoignage auprès de l’IGS fut crucial. “Le jeune homme a voulu rentrer, j’ai ouvert la porte pour le laisser entrer et fermer la porte aux CRS. Mais ils ont bloqué la porte avec leur matraque, ils se sont précipités sur Malik, ils l’ont roué de coups de matraque et coups de pied”, confiait Paul Bayzelou, fonctionnaire au ministère des finances. Ce dernier a aidé à la création de la série puisqu’il a accepté de discuter longuement avec Antoine Chevrollier, alors qu’il avait refusé toute prise de parole, ou témoignage aux médias depuis le procès. Lors d’un entretien accordé à Blast, le réalisateur indique, “c’était un vrai cadeau de l’avoir dans le processus d’écriture. Pour l’anecdote, j’ai fait des heures et des heures d’entretiens, je posais toujours la même première question à chaque intervenant à savoir quelle jeune femme ou quel jeune homme étiez vous à ce moment-là, Paul Bayzelou a mis près d’une minute et six secondes à répondre. C’est long plus d’une minute de silence.” 

Un autre témoin, habitant de la rue où le drame a eu lieu, indique : “j’ai vu trois CRS sortir de cet immeuble avec un mec, qu’ils ont tabassé de manière extrêmement violente.”

La réalité au devant de la fiction

L’affaire Malik Oussekine, parfois peu connue de nos jours, a eu un effet retentissant à l’époque. Elle intervient en période de cohabitation, avec François Mitterrand comme chef de l’Etat, et Jacques Chirac comme chef du gouvernement. Un an et demi avant l’élection présidentielle, l’instrumentalisation politique du drame était, malheureusement, inévitable. On ressent cet aspect tout au long de la série, par l’intermédiaire des réactions politiques, mais aussi du procès qui a eu des tournures et des conséquences politiques évidentes. Par exemple, l’avocat de la famille de l’étudiant à Dauphine était connu pour être proche du pouvoir en place. 

La volonté d’être au plus près du réel se traduit notamment par la scène de la mort du natif de Versailles qui sé déroule à l’endroit même où cela s’est passé en 1986. C’est également le cas du procès dont les scènes sont tournées dans le même palais de justice. La réalité dépasse la fiction. Au niveau des personnages et de l’intrigue, se rapprocher au maximum du réel était une volonté du réalisateur. “La base d’écriture, ce sont les faits politiques et médiatiques. On voulait raconter cette trajectoire au cœur de la famille avec la mère, les frères et sœurs”, précise t-il. Antoine Chevrollier ajoute : “dès le départ c’était une volonté d’être au plus près du réel. Je crois que ça transpirait sur les lieux du tournage, et ça transpire aussi à l’écran, on se le devait pour Malik et pour la famille.” De plus, il insiste sur le fait qu’il devait être le plus objectif possible selon tous les points de vues pour être le plus pertinent possible.

A travers l’histoire racontée, ce sont deux visions qui s’opposent, avec plusieurs problématiques mises en avant, dont la plupart sont toujours d’actualité au XXIe siècle. Elles mettent le spectateur, peu importe sa sensibilité politique, face à des réalités parfois oubliées ou ignorées. “Je crois qu’en France on a un problème à se tourner vers les pages un peu sombres de notre histoire en se disant que ça va réveiller des rancœurs et attiser la haine. Je pense que c’est tout le contraire, il faut se raconter pour apaiser, ressentir pour comprendre, éventuellement pardonner. Montrer ces pages sombres, c’est pour essayer de comprendre, si on en parle pas on ne pansera pas les plaies.” raconte le réalisateur de la série. 

Quelles évolutions pour le maintien de l’ordre contemporain ?

La question policière s’est retrouvée au centre de l’affaire, avec celle de l’utilisation disproportionnée ou non de la force. Aujourd’hui, cette question a pris une place importante dans le débat politique, notamment suite à la répression du mouvement des Gilets Jaunes. Sans oublier plusieurs affaires médiatisées qui ont occupé la une de l’espace médiatique, comme celles de Michel Zecler ou Cédric Chouviat. 

Concernant l’affaire Oussekine, la brigade en cause est celle des voltigeurs, la mission de cette unité, composée de volontaires, était d’intervenir très vite et par surprise avec l’objectif d’impressionner au maximum l’adversaire pour le déstabiliser. Au lendemain du drame, cette unité est démantelée et le projet de loi face auquel se sont mobilisés les étudiants a été mis de côté.

“Les gouvernements se rient des manifestations, mais cèdent devant le désordre de la foule et la colère”, écrivent Fabien Jobard et Olivier Fillieule dans Politiques du désordre, la police des manifestations en France. Dans un premier temps, le discours officiel émanant de l’Etat, était de mettre en avant les problèmes cardiaques qu’avait eu la victime, Malik Oussekine, pendant son enfance. Finalement, cette piste est contestée et mise en défaut par le camp de la victime, au sein de ce qu’on appellerait aujourd’hui une bataille de l’information, par l’intermédiaire de l’avocat de la famille Oussekine Georges Kiejman. Ce dernier est interprété par Kad Merad dans la série. “Nous avons pu voir une déclaration du médecin régulateur du Samu dont je vous lis quelques lignes : “au moment des faits, cette personne n’est pas victime d’un malaise cardiaque mais a dû recevoir un coup derrière la tête. Je considère cette personne comme cliniquement décédée. Il serait cependant préférable de ne pas communiquer cette information à la foule. Je propose d’amener cette personne à l’hôpital en réanimation aux urgences chirurgie pour éviter tout incident.” confiait t-il à la télévision, déplorant que cette information ait été absente du communiqué de presse du procureur de la République. 

En réaction à l’affaire, Gilbert Bonnemaison, député PS de Seine-Saint-Denis, souligne : “il ne faut pas confondre des individualités, quelques personnes du commandement et l’ensemble du corps policier, mais il y a dans la police un certain nombre d’éléments d’extrême droite qui sont non seulement tolérés, mais encouragés et utilisés.” Ces propos font écho à ceux de Jacques Chirac, en 1993, alors qu’une série de manifestations contre les violences et le racisme dans la police fut durement réprimée. “C’est alors que le premier ministre Jacques Chirac, déclara qu’il “s’engage à couvrir la police, même si, par malheur, un accident arrivait”, peut-on lire dans l’ouvrage Politiques du désordre, la police des manifestations en France de Fabien Jobard et Olivier Fillieule. Pour rappel, Jacques Chirac était premier ministre en 1986…année de l’affaire Malik Oussekine.

Un point de vue qu’on entend aussi du côté de Gilles Cohen, avocat des policiers mis en cause, qui était proche des syndicats de police. Lors du procès, il a prononcé une phrase qui rend compte d’une certaine négation des violences policières depuis plusieurs décennies. “Si vous condamnez ceux qui vous protègent, ils ne vous protègeront plus”, s’exclame t-il, une rhétorique entendue lors du débat sur la loi sécurité globale fin 2020, comme une sorte d’injonction à la justice. Plus de trente ans plus tard, ce discours résonne encore puisqu’à l’occasion d’une manifestation de policiers, le secrétaire général du syndicat Alliance déclarait : « Le problème de la police, c’est la justice.” Ironique lorsqu’on apprend, le 28 juin 2022, par l’intermédiaire de Street Press, que Jean-Michel Huguet, délégué national et membre du bureau national d’Alliance Police est convoqué devant un tribunal correctionnel pour abus de biens sociaux, blanchiment et faux. Il doit aussi passer en conseil de discipline pour extorsion de fonds et corruption.

L’utilisation politique qui est faite de la police peut être largement interrogée. Par exemple dans le cadre de manifestations, mais aussi d’événements sportifs comme la récente finale de Ligue des Champions à Paris. Dépassé par la tournure des événements et voulant à tout prix se montrer infaillible et fort, l’Etat français, par l’intermédiaire de son préfet de police de Paris, Didier Lallement, et son ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, s’est engouffré dans une version officielle, contestée par les médias internationaux et les nombreux témoignages. Cette gestion des foules est problématique pour la France dont, “la doctrine issue du projet GODIAC (ndlr: un projet européen d’envergure mené entre août 2010 et juillet 2013 pour tenter, sur la base de l’observation et de l’étude d’un certain nombre de maintiens de l’ordre en Europe, de construire une doctrine unifiée autour de quelques principes et tactiques fondamentaux) est diamétralement opposée à la décision prise par la France, accusée de s’être enfermée dans un “splendide isolement” “, indiquent Fabien Jobard et Olivier Fillieule dans leur livre cité précédemment. “Si manifester est, aux yeux de la Cour européenne des droits de l’homme, produire un certain désordre ou un désordre acceptable, se mouvoir dans une zone grise, entre désordre acceptable et désordre inacceptable, peut toujours valoir, en France, des blessures physiques irréversibles – chose peu concevable chez nos voisins. Sous cet aspect y règne bien aujourd’hui en France une “politique du désordre” singulière”, assurent les deux sociologues Fabien Jobard et Olivier Fillieule dans leur ouvrage publié en 2020.

On en revient toujours au politique car ce constat est dressé à la suite de décisions politiques claires et réfléchies. Il s’agit d’un gouvernement dit de gauche qui a ouvert la voie à une répression toujours plus forte du mouvement social au moment de la loi travail en 2016. Il s’agit d’un choix hautement politique quand des unités formées à la lutte contre la criminalité doivent s’adonner au maintien de l’ordre, se retrouvant face à une foule extrêmement différente qu’habituellement. Enfin, il s’agit d’un choix totalement politique quand le président de la République, Emmanuel Macron, nomme en 2019 Didier Lallement comme préfet de police de Paris, lui qui est doté d’une réputation sulfureuse. Le fait qu’il soit resté en poste plus de trois ans (soit le record de longévité), après ses sorties médiatiques remarquées, la gestion des foules dans la capitale depuis son arrivée jusqu’au point culminant du Stade France, en dit long sur la vision et la direction que prennent nos gouvernants. 

La série Oussekine est un moyen pour la population française de se réapproprier une histoire passée. Son apparition en 2022 donne aussi les clés au récepteur pour comprendre les différentes postures politiques, judiciaires, et médiatiques de l’affaire Oussekine avec un regard particulier sur les violences policières ainsi que le racisme, un sujet à la fois d’époque et d’actualité au moment où 89 députés du RN entrent à l’Assemblée nationale.

Ces dernières années, le mode de gouvernance, qui doit osciller entre consentement de la société civile et coercition assurant les formes de dominations , a basculé dans la coercition au sein de nombreux domaines du champ social. Il n’est pas étonnant de constater une telle évolution puisque nos gouvernants agissent dans le cadre d’un système à bout de souffle, où le consentement s’affaiblit, l’abstention est massive et les formes de contestations confrontées à des forces de répressions toujours plus importantes, dans l’optique de maintenir l’ordre. Un ordre qui ne tient plus qu’à un fil. 

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