Débat sur les jets privés : symbole d’une déconnexion 

En France, l’été a été marqué par de nombreuses catastrophes qui sont des conséquences du dérèglement climatique. Une sécheresse inédite, des incendies impressionnants et des intempéries, notamment en Corse, meurtrières. Le constat est rude, le bilan est lourd. Une réflexion totale s’impose concernant nos modes de vie. Dans ce cadre, le débat sur les jets privés s’est invité dans le débat public où la déconnexion des élites s’est matérialisée.

Le président de la République, Emmanuel Macron, a proclamé la fin de l’abondance il y a quelques jours. Après avoir profité de ses vacances pour décompresser en faisant du jet-ski, le chef de l’Etat a décidé de tirer la sonnette d’alarme. Une sonnette déjà tirée par les scientifiques, activistes et (certains) acteurs politiques depuis de nombreuses années. Alors que chaque citoyen est appelé à faire des efforts : baisser la clim à 19 degrés, ne pas envoyer de mails “rigolos” – pour reprendre l’expression de Agnès Pannier-Runacher, faire attention à limiter son utilisation du wi-fi, certains passent au-dessus de ces recommandations. Tout au long de la période estivale, des individus et des entreprises comme TotalEnergies ont utilisé leur jet privé afin de parcourir quelques centaines de kilomètres. Nous avons pris connaissance de ces trajets spéciaux grâce à des comptes sur les réseaux sociaux dont le but est de recenser les différents trajets et d’estimer leur impact écologique. La fréquence de ces vols et leur distance, souvent, réalisable en train, ont choqué à tel point que des acteurs politiques décident de se positionner sur le sujet. Julien Bayou, secrétaire national de EELV, s’est prononcé pour l’interdiction des jets privés. Pour rappel, un jet privé émet 50 fois plus de CO2 qu’un train. De plus, les 10% les plus riches émettent 50% des émissions mondiales de CO2. En France, les 10% les plus fortunés émettent cinq fois plus que la moitié de la population la plus pauvre. Par exemple, Bernard Arnault – la première fortune française, détient le (triste) record du vol le plus court avec un trajet de dix…minutes entre Londres Ouest et Londres Est. Un véritable désastre climatique.

Une fois que le problème est posé, que faire ? Pour le gouvernement, il n’est pas question de réguler ce secteur. “C’est créateur d’emplois donc il ne s’agit évidemment pas d’interdire cela”, justifie Olivier Véran. Pour la ministre de la transition énergétique Agnès Pannier-Runacher, ce débat montre à quel point les écologistes sont “à côté de la plaque.” Carrément. Pourtant, prendre un jet privé représente l’impact le plus important qu’on peut avoir sur le climat en tant qu’individu. En réaction à la polémique autour du jet privé du PSG, cette même Agnès Pannier-Runacher a confié que : “la réaction de Christophe Galtier et Kylian Mbappé montre à quel point ils sont très loin des enjeux du réchauffement climatique.” Quoi qu’on pense de cette histoire, peu glorieuse pour les acteurs concernés, réagir à cette polémique était une occasion en or pour elle de se placer dans le camp du bien, avec un fond de démagogie et de populisme à peine masqué.

Ainsi, face à la catastrophe climatique dont nous subissons les conséquences au quotidien, balayer la question – pourtant symbolique – de la régulation des jets privés est une faute politique qui découle d’une volonté politique. Comme lors de la crise sanitaire où les classes populaires étaient en première ligne et plus exposées aux risques, les conséquences du dérèglement climatique touchent en premier lieu cette même catégorie de la population. En ce sens, la question de classe est centrale. 

La lutte des classes au présent

Pour beaucoup, la lutte des classes est un concept ancien dont l’utilisation n’est plus adaptée pour comprendre les rapports de force qui façonnent notre société. C’est devenu un gros mot. “Il y a une guerre des classes, c’est un fait. Mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre et qui est en train de la gagner”, disait le milliardaire Warren Buffet en 2005. La classe dominante, dont les ménages les plus aisés sont le moteur, défend ses intérêts à partir du moment où ils sont menacés. Nous l’avons constaté avec les réactions d’une partie de la classe politique et de l’éditocratie médiatique. “La réactivité des dominants dès qu’une loi menace leurs avoirs est un indicateur de la puissance et de la constance de leur mobilisation dans la défense de leurs intérêts de classe”, assurent les sociologues Michel et Monique Pinçon-Charlot dans leur ouvrage “La violence des riches, chronique d’une immense casse sociale”.  Le logiciel de la macronie est configuré pour être du côté du capital, comme le montre l’attitude du gouvernement lorsqu’une loi sur les superprofits est évoquée. D’un côté, Bruno Le Maire, ministre de l’économie dit qu’il ne sait pas ce que c’est. De son côté, Emmanuel Macron déclare, par rapport à la sobriété énnergtique, que la chose la plus efficace est de “baisser un peu la clim.” Plus efficace ? Selon qui ? Sur le même sujet, Clément Sénéchal, porte-parole de Greenpeace, affirme : “c’est tout le débat sur la sobriété, comment faire pour qu’elle ne soit pas synonyme de plus de précarité ? La réponse est simple : il faut restreindre le mode de vie des plus riches.” 

Plutôt que de prendre le problème à la source, les citoyens, pour qui l’abondance n’a jamais fait partie de leur quotidien, sont spectateurs d’une défense de classe menée par les élites politiques et médiatiques. Cette défense est prioritaire face à celle de l’intérêt général. En plus d’être spectateur, le citoyen lambda est continuellement  incité à faire des efforts, un discours construit sur la responsabilité individuelle, chère aux dominants puisqu’elle invisibilise les antagonismes sociaux.

La responsabilité individuelle créé l’invisibilisation

Trier ses déchets, baisser la clim, éviter le gaspillage, limiter la consommation d’eau, en bref faire des efforts collectivement. Telle est la petite musique qu’on entend depuis plusieurs semaines sur les différents plateaux de télévision. Faire peser le poids de nos maux sur la responsabilité individuelle, en brandissant sans cesse la notion de collectif est une manière de conscientiser le fait que nous formons un bloc unique, que nous sommes tous dans le même bateau et que nous avons, évidemment, un but commun : sauver la planète.  Or, le mépris des gouvernants pour la question climatique depuis des décennies oblige le pouvoir actuel, en France et ailleurs, à être radical et à cibler la minorité de la population qui mène un train de vie qui condamne l’humanité. “Nous ne pouvons pas nous contenter de mesurettes. Nous avons besoin de politiques ambitieuses en termes de démocratie et de justice sociale autant qu’en termes d’adaptation de nos sociétés aux dérèglements bioclimatiques en cours”, demandait en 2021 le collectif de jeunes militants de différentes organisations politiques et associatives de gauche et écologistes Résilience Commune. Nous n’avons plus le temps. C’est l’ensemble du système de production, de nos habitudes de consommation et de certains loisirs, à la fois futiles et destructeurs, qu’il faut modifier. 

Face à l’éco-anxiété ambiante, notamment chez les jeunes, l’économiste et philosophe Frédéric Lordon a une réponse : “renvoyer les gens à l’éco-anxiété c’est les renvoyer à un problème qui n’est pas flou, mais à un problème dont la cause est laissée dans le brouillard. Moi j’ai une idée du système des causes et j’ai une idée de quoi faire. Elle est générique, c’est renverser le capitalisme, mais au moins c’est la direction. Alors, je vous invite à être ce que je suis, c’est-à-dire éco-furieux.” 

Le rôle primordial des médias 

Dans un monde où l’importance des médias n’est plus à démontrer, il est nécessaire que cet univers complexe et varié, soit à la hauteur du plus grand défi qui se présente à nous, notamment avec des sujets construits autour des enjeux climatiques. Le tournant engagé par Radio France lors de cette rentrée est une illustration de la bifurcation à mener : “beaucoup a été fait pour parler des enjeux environnementaux sur nos antennes et faire de Radio France un média de service public écologiquement responsable. Pourtant, face à l’ampleur de l’urgence climatique, nous sommes résolus à aller plus loin. Radio France engage un tournant environnemental. » indique la société. Dans ces sphères où la mixité sociale est faible, le rapport au réel doit être repensé. “L’absence d’une parole populaire dans les rédactions a pu provoquer un détournement du réel”, reconnaît le journaliste Olivier Villepreux dans son ouvrage “Journalisme”.

La vie moderne est traversée par la lutte des classes et le choc des intérêts antagonistes pour reprendre l’expression de Gramsci. Maintenant, dans l’optique de retourner une situation, objectivement, mal embarquée, la prise de conscience doit se traduire politiquement. Une traduction qui passera, sans aucun doute, par une mobilisation citoyenne sans précédent couverte par un espace médiatique transformé, où les fantômes de Don’t Look Up auront disparu.

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