Gauche : l’union confrontée à la panique 

Face à la recomposition de l’échiquier politique suite à la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon a réussi son pari, celui de rassembler les gauches autour de la France Insoumise après avoir demandé aux français de l’élire à la tête du gouvernement dans une formule qui fait jaser. Elle a pour objectif d’intéresser les électeurs aux législatives, scrutin où l’abstention est forte. L’union fait face à de vives critiques de la part de la sphère politico-médiatique. Analyse.

Les écologistes (EELV) sont les premiers à avoir signé l’accord partagé de gouvernement proposé par la France insoumise dans l’optique d’une union des gauches, avant que le Parti Communiste et le Parti Socialiste ne fassent de même, au terme de longues journées de négociations et de courtes nuits de sommeil. Cette union prend forme sous la bannière “Nouvelle Union populaire écologique et sociale” (NUPES). Le NPA a annoncé son retrait des négociations, ce jeudi, après avoir été favorable à une union du pôle populaire. Le Nouveau Parti anticapitaliste reproche aux initiateurs des négociations un manque de considération et l’entrée du PS dans l’accord. Toutefois, le parti incarné par Philippe Poutou annonce ne pas présenter de candidats dans des circonscriptions où des candidats de rupture de la NUPES seront présents.

Présentées comme irréconciliables, les différentes sensibilités de ce camp politique s’unissent, presque toutes, de manière surprenante, inattendue, mais intéressante, face au danger qui vient. En effet, l’échiquier politique est divisé en trois blocs : libéral, d’extrême-droite et populaire. L’objectif de la FI, du haut des 22% obtenus à la présidentielle, est de se présenter comme une alternative crédible en vue des élections législatives de juin prochain avec l’élargissement en cours. Un rassemblement des forces progressistes demandé par la base depuis longtemps. 84% des sympathisants de gauche sont favorables à l’union des partis de gauche selon un récent sondage BFMTV.

Les appareils politiques, les divergences idéologiques et la course à l’élection présidentielle qui joue sur la personnalisation des acteurs politiques, favorisant une guerre d’égo, n’ont pas abouti à une union pour ce scrutin. D’ailleurs, dans l’histoire, la gauche n’a jamais atteint la posture présidentielle avec une candidature unique, 2022 s’ inscrit comme une suite de l’histoire telle qu’on l’a connaît depuis plusieurs décennies.

Inespérés il y a encore quelques semaines, ces rapprochements entre des personnalités qui ne discutaient plus depuis des années, ou alors pour s’invectiver à distance, semblaient inévitables si la gauche voulait continuer à exister politiquement durant ce mandat. Car oui, l’avenir de la gauche française, c’était l’enjeu de cette période cruciale, au moment où l’extrême-droite ne cesse de progresser. Il en allait de la responsabilité collective de la gauche au sens large, elle qui est absente du second tour de l’élection majeure de la Ve République depuis 2012. Alors qu’on avait beaucoup reproché à Jean-Luc Mélenchon son incapacité à rassembler en 2017, en construisant un pôle populaire afin de préparer la suite, le leader de la FI est désormais conscient des choix impératifs à opérer, autour de sa famille et de sa conception de la gauche, terme qu’il avait délaissé à la naissance de la France insoumise. Celui qui a quitté le PS en 2008 est à la manoeuvre d’un moment qualifié d’historique, grâce aux 22% obtenus, grâce à un PS au bord de la disparition qui entend s’éloigner du quinquennat Hollande à travers une nouvelle génération incarnée par Olivier Faure, grâce aux écologistes en grande difficulté, et des communistes qui souhaitent sauver leurs sièges à l’Assemblée.

Saisir la chance inespérée de l’union des gauches, c’est tout simplement agir dans la continuité du barrage au néofascisme que signifiait le vote pour le candidat de gauche le mieux placé au premier tour […] En revanche, ne pas saisir cette chance, au point de la caricaturer jusqu’à l’insulte, c’est se faire complice des ombres qui gagnent.”

explique Edwy Plenel, journaliste et co-fondateur de Médiapart.

Des adversaires communs qui unissent

La situation est considérée comme urgente par beaucoup de personnalités de gauche concernant le camp du travail. Emmanuel Macron a été réélu avec 58% des voix face à Marine Le Pen, lors d’un duel attendu et souhaité par le président, quitte à parfois pénétrer le terrain identitaire. “ Dans cette langue martiale apparaît à nu le nouage entre pli identitaire et pli autoritaire. L’identitaire est l’objectif, l’autoritaire est le moyen. Non : l’identitaire est le contenu de la fable, l’autoritaire sa forme”, écrit François Bégaudeau dans Notre Joie. Ce dernier qualifie d’ailleurs Emmanuel Macron de libéral-autoritaire. Parmi ses électeurs du 2e tour, près de 42% prétendent avoir fait barrage. Ces individus n’ont donc pas voté pour la retraite à 65 ans ou encore le versement du RSA déterminé à une quinzaine d’heures de travail, mais contre l’extrême-droite. En capitalisant là-dessus, Mélenchon confie, “ je souhaite construire un bloc populaire majoritaire face aux logiques libérales et réactionnaires”

L’urgence aussi, face à l’autoritarisme d’Etat exacerbé lors du dernier quinquennat. « Le capital a de plus en plus besoin de traits autoritaires pour imposer ses mesures comme un rouleau compresseur” analysent Ludivine Bantigny et Ugo Palheta dans l’ouvrage Face à la menace fascsiste, sortir de l’autoritarisme. 

Effectivement, le consentement perd du terrain par rapport à la coercition pour de multiples raisons liées, en partie, à la crise démocratique qui se caractérise notamment par la forte abstention et la verticalité du pouvoir, mais aussi aux politiques néolibérales imposées par l’Etat, faisant pencher le rapport de force du côté du capital, par rapport au travail. “ Le macronisme correspond à cette phase d’accélération [autoritarisme politique], avec des contre-réformes brutales qui consacrent à ce stade du capitalisme, sans cesse plus offensif, étendant à toutes les sphères de la vie un rapport de marchandisation et d’exploitation”, expliquent Ugo Palheta et Ludivine Bantigny toujours dans Face à la menace fascsiste, sortir de l’autoritarisme. 

Macron a également été largement pointé du doigt pour son inaction climatique caractérisée par l’immense déception de la traduction politique de la convention citoyenne pour le climat. L’élection intervient au moment où le dernier rapport du GIEC indique qu’il reste à peine 3 ans à l’humanité pour inverser la tendance qui paraît aujourd’hui irréversible en réduisant drastiquement les émissions de gaz à effet de serre. Cette question de la temporalité revient fréquemment chez les initiateurs des négociations, afin de montrer qu’il n’y a plus le choix.

Toutefois, il ne faut pas être naïf. La stratégie des gauches, en maximisant les chances de gagner des circonscriptions, est en premier lieu à but électoraliste. L’ambition, à court terme, c’est d’avoir le plus de députés possible au parlement.

Certains éditorialistes du champ journalistique, vecteur de conformisme, voient cela comme un accord de façade, qui existerait simplement pour sauver des sièges. Adrien Quatennens, député et coordinateur de la France insoumise contredit cette analyse, en mettant en avant le programme comme pièce centrale de l’accord “notre objectif est clair : battre Macron dans les urnes les 12 et 19 juin, former une majorité de cette NUPES et appliquer un programme de gouvernement partagé qui va changer la vie de millions de gens. C’est par le programme que tout commence”. Dans l’accord, on peut évoquer des mesures phares comme la hausse du SMIC à 1400 euros net, la retraite à 60 ans, la VIe République.

Mais, derrière les convergences, des divergences existent. Les attaques successives de Yannick Jadot et Anne Hidalgo envers Jean-Luc Mélenchon ne sont pas oubliées de la part ni des adversaires politiques, ni des journalistes. Le monde politico-médiatique le fait savoir aux partis de gauche ainsi qu’à leurs électeurs en prenant position avec des discours radicaux, faisant écho aux propos du leader insoumis lors de la manifestation du 1er mai, à Paris, “ ça va être difficile parce que nos adversaires ont peur de nous”.

crédit : Flickr / ©Jacques Billaudel – 2017 / Le siège social de La France Insoumise à Marseille

Un rejet total à droite 

Le magneto fonctionne pour rappeler les points de divergences qui existent entre les sensibilités de gauche, comme celles liées à l’Europe, ou à la politique internationale, mises en lumière par le conflit ukrainien. Cependant, il peut aussi fonctionner concernant la Macronie, elle qui s’est mise en ordre face aux avancées positives des négociations à gauche. Durant l’entre-deux tours, Marlène Schiappa et Richard Ferrand parlaient de valeurs communes qu’ils partagent avec les insoumis. Aujourd’hui, les attaques sont frontales, contre ces mêmes insoumis, de la part du parti présidentiel, fraîchement renommé Renaissance. “ C’est un évènement extrêmement triste pour beaucoup de français. Voir le PS accepter et signer la ruine de tout ce qu’ils ont voulu faire “ confie, d’un air attristé, François Bayrou. Il ajoute même qu’il s’agit d’une “offense à la démocratie et aux Français”, rien que ça. Jean-François Copé estime que le Parti Socialiste se déshonore, quant à Eric Woerth, il déclare “ils sont en train de vendre leur âme”. Même le RN y va de son petit commentaire, pour Jordan Bardella : “ils sont en train d’installer un fossé entre eux et les principes de la République”.

Des éléments de langage qui traduisent de la méfiance qui s’installent auprès des personnalités acquises à l’ordre social dominant. Au sein de la classe dominante, il est curieux, ou pas, d’observer que les mêmes qui pestaient contre la division à gauche, en se demandant pourquoi une union naturelle ne voyait pas le jour, sont aujourd’hui ceux qui fustigent la NUPES.

La droite s’était habituée à vivre sans la gauche. Elle se déchirait entre elle. C’était confortable. Elle s’inventait des ennemis sur mesure, l’écriture inclusive, les islamo-gauchistes…Elle s’imaginait que ça pourrait durer toujours. On avait même inventé des lieux pour ça, ça s’appelait CNews ou C8, avec des tenanciers nommés Praud ou Hanouna…”

analyse Daniel Schneidermann dans Libération.

La droitisation de l’espace public médiatique permet aux forces réactionnaires d’affilier la recomposition de la gauche au fantasme de l’extrême gauche, elle qui est globalement absente de l’union (NPA, RP, LO). Ce constat est terrible quand on pense à la construction médiatique de l’automne dernier autour d’Eric Zemmour, accueilli avec complaisance sur les plateaux. Il est aussi fascinant de s’attarder sur l’utilisation du terme extrême. Ici, pour qualifier, ou plutôt disqualifier, une prétendue extrême gauche, elle est nommée très facilement. Alors que pendant la campagne présidentielle, il était parfois considéré comme dépassé de nommer la candidate RN comme étant d’extrême-droite, certains acteurs poussant la mauvaise foi à son paroxysme réfutaient aussi cette appellation pour le candidat Reconquête, condamné à plusieurs reprises. 

Justement, la mauvaise foi, qui est une adaptation du discours à nos intérêts, prend racine avec le jugement motivé. Il consiste à juger à partir de la conclusion qu’on aura préalablement choisi de défendre. 

Il est intéressant de remarquer que depuis le soir du 2e tour, Marine Le Pen est absente, et la « Macronie » est dans l’attente de la nomination du prochain Premier Ministre, laissant la place aux tractations à gauche. Peu importe notre position face à cette actualité politique et médiatique inédite, il faut admettre qu’elle est au cœur de l’agenda médiatique. Alors, on peut voir le verre à moitié plein du côté de la NUPES. L’autre moitié du verre est encore loin d’être remplie notamment en raison de la fragilité des accords passés entre les parties prenantes, mais aussi face aux esprits dissidents du PS qui se font entendre en manifestant leur désapprobation totale, donnant du poids au discours de la droite. 

Le PS divisé : entre clarification et fragilisation 

L’instant de clarification qu’on attendait depuis plusieurs années au sein du PS, ancien parti hégémonique à gauche, est arrivé. Après avoir fait un score historiquement faible aux dernières élections, le Parti Socialiste est à un tournant. 

Entre une visée réformiste, se rapprochant du centre-gauche, et une projection de rupture avec les politiques menées depuis de longues années contre les travailleurs, le choix a été, théoriquement, fait. Il ne faut pas oublier que le choix a aussi été fait, dans les urnes, par 7 700 000 personnes lors du 1er tour de l’élection présidentielle.

Pour confirmer l’accord, le conseil national du parti a voté ce jeudi 5 mai. Cet accord a été vivement critiqué par des membres historiques comme Bernard Cazeneuve, qui a décidé de quitter le PS. De son côté, Stéphane Le Foll a indiqué être en tête de la dissidence qui se met en place, sans oublier la présidente de la région Occitanie Carole Delga, qui a eu des mots très durs envers LFI. Elle n’entend pas respecter l’accord dans certaines circonscriptions.

Il met en cause des principes mêmes qui sont les fondements de l’engagement socialiste. Discuter c’est nécessaire, disparaître c’est impossible”

confie François Hollande
crédit : Flickr COP PARIS / L’ancien président François Hollande

L’ancien chef de l’Etat qui explique ne pas parler à son bilan fait une erreur massive, puisque l’état dans lequel se trouve le PS est le résultat d’un bilan catastrophique dont il a été le chef de file entre 2012 et 2017.  “ Si on en est là aujourd’hui, c’est de la faute de qui ? Qui a sur le dos la responsabilité de l’échec de la gauche ? Qui a fait dans ce pays que la gauche qui avait tous les pouvoirs s’est retrouvée écroulée ? Je dis à ces éléphants : laissez-nous faire, vous avez sabordé le PS quand il était au plus haut niveau”, répond le secrétaire national du PS aux élections, Pierre Jouvet. 

De plus, entendre François Hollande prendre appui sur les fondements de l’engagement socialiste est malvenu quand on se réfère concrètement à l’histoire. “ Celui qui n’accepte pas la rupture avec l’ordre établi, avec la société capitaliste, celui la ne peut pas être socialiste”, clarifie François Mitterrand lors du congrès d’Epinay en 1971, moment d’aboutissement du processus d’unification des forces socialistes mené depuis les années 1960.

Chez Jean-Paul Sartre, la mauvaise foi correspond au réflexe par lequel l’homme passif revendique sa passivité pour ne pas avoir à assumer sa responsabilité. Il considère que cette négation est celle d’une vérité, la seule qui soit. Ainsi, les membres du PS, qui ont saboté le parti et l’ensemble du concept de gauche, sont aujourd’hui dans cette posture. Elle permet à ces individus de continuer à paraître légitime en s’exprimant comme si la loi El Khomri n’existait pas, comme s’ils n’avaient pas proposé la déchéance de nationalité, comme si ce n’était pas sous leur mandature que Rémi Fraisse avait été tué, comme s’ils n’avaient pas fait naître Emmanuel Macron. 

Pour preuve, dans l’accord signé par le PS avec LFI, figure l’abrogation de la loi El Khomri, symbole d’une page noire du parti qui se tourne définitivement.

La période actuelle résonne aussi auprès de celles et ceux qui ont épousé le discours, qu’on entend fréquemment, de la fin des concepts de droite et de gauche, que ces termes seraient dépassés. Or, les vives réactions des forces libérales et réactionnaires, allant de la droite complexée à l’extrême droite en passant par la droite complexée, pour utiliser le vocabulaire de l’économiste et philosophe Frédéric Lordon, prouvent le contraire. 

Ces concepts demeurent fondamentaux dans l’analyse des rapports de force en politique, leur invisibilisation servant les intérêts de l’ordre social dominant.

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