Un fatalisme au service des dominants 

A la veille du 1er tour de la présidentielle, le fatalisme des citoyens se fait largement sentir. On s’attend à une abstention massive, certains faisant déjà le parallèle avec 2002 où elle avait atteint 28,4%. Après avoir évoqué les raisons du fatalisme citoyen dans un article précédent, je vais tenter de montrer qu’il demeure contre-productif. 

Les termes péjoratifs pour qualifier cette campagne présidentielle ne manquent pas. 

D’abord happée par la crise sanitaire, puis par la guerre en Ukraine, elle n’a jamais vraiment décollé aux yeux de la population, qui se sent de moins en moins impliquée. Le fait majeur étant que la confrontation n’a pas eu lieu. Pas de débat entre les différents candidats, exercice refusé par le président actuel Emmanuel Macron. Un débat sans lui semble ne pas convenir aux médias puisque la chaîne BFM TV en avait prévu un, mais a préféré annuler face au refus présidentiel. 

Ainsi, pour se consoler, les électeurs ont eu le droit à des émissions politiques où différents prétendants à la présidence défilaient, sans se confronter.

Un fatalisme précis 

Sans surprise, les groupes sociaux qui ont le plus vocation à s’abstenir sont les jeunes et les classes populaires. A juste titre, ces groupes se sentent délaissés, et se tournent vers la solidarité chaude, plutôt que la solidarité froide, pour contribuer à leur manière à la société. Ces termes apparaissent dans l’ouvrage Voulons-nous vraiment l’égalité ? du philosophe Patrick Savidan qui indique que la solidarité froide est l’idée de s’en tenir aux institutions, de croire  en elles, à travers des mécanismes visant à réduire les inégalités, comme les cotisations sociales, le chômage, l’impôt, les services publics. Alors que la solidarité chaude est choisie par les individus qui, déçus par l’affaiblissement des services publics, l’augmentation des inégalités, en raison de choix politiques, préfèrent aider se concentrer sur son cercle de proches, mais aussi en s’investissant dans des associations par exemple.

Photo de William Fortunato sur Pexels.com

Ce mécanisme éloigne les personnes qui sont souvent les plus touchées par les décisions politiques, du système électoral actuel. 

Pour donner une idée, selon un sondage Ipsos réalisé pour Le Monde cette semaine, 60% des 18-24 ans et 55% des 25-34 ans sont certains d’aller voter. Tandis que 77% des 60-69 ans et 81% des personnes âgées de plus de 70 ans sont sûrs d’aller voter, ce dimanche. Un décalage ahurissant. 

Ce fatalisme ambiant, qui se matérialise chez une partie de la jeunesse, elle qui fut délaissée pendant la crise sanitaire, qui a vu la précarité étudiante grandir de manière inquiétante, peut être caractérisée par la spirale du silence.

Lorsque dans un champ, des individus anticipent qu’ils sont minoritaires, ou déviants par rapport à la norme majoritaire, ils ont tendance à se faire éviter la sanction, et donc à ne pas énoncer leur opinion.

Puisque tous ceux qui se trouvent dans la même situation adoptent la même attitude, ce système d’anticipation produit la domination effective non pas nécessairement de l’opinion réellement dominante, mais de celle que les agents anticipent comme telle”

explique Geoffroy de Lagasnerie dans Sortir de notre impuissance politique. 
Photo de Ivan Samkov sur Pexels.com

L’illusion de l’illégitimité du pouvoir

Certains avancent que leur désintérêt, l’abstention qui en découle, a pour vocation à faire réagir les gouvernants, qui décideraient de changer les règles du jeu face à ce phénomène car il ne serait pas viable de ne manquer de légitimité. A ce sujet, Gérard Larcher , président du Sénat a pris position il y a quelques jours : s’il n’y a pas de débat, s’il n’y a pas de bilan, de projet, imaginons le président de la République réélu, alors ce sera dans une forme d’omission de débat démocratique, avec un risque sur la légitimité au cours du mandat”.  

Le risque se posera dans des sphères politiques, entres individus politisés, qui vivent et commentent la politique toute l’année. Mais, cela n’empêchera pas le futur locataire de l’Elysée d’appliquer son programme, même s’il est élu à une voix près, avec un taux d’abstention historique. 

Élu par (seulement) 43,6% des inscrits, Emmanuel Macron, une fois au pouvoir, a enclenché le processus En Marche s’est mis en ordre de bataille comme il l’entendait. Un ordre malmené par parcimonie au moment des gilets jaunes, et de la mobilisation contre la réforme des retraites. 

L’ancien banquier d’affaires a mené une politique pleinement néolibérale, qui a connu un virage particulièrement autoritaire lorsque la contestation s‘invitait dans la rue. Ses réformes, tournées vers les ménages les plus aisés, ont permis de faire des  économies sur les moins aisés, s’appuyant sur l’argumentaire “j’ai été élu démocratiquement, par le peuple”.

Les cadeaux aux plus riches accordés à son arrivée à l’Elysée par Emmanuel Macron représentent des dizaines de milliards d’euros par an”. 

Les sociologues Monique et Michel Pinçon-Charlot dans Le président des Ultra-riches

Dans la situation actuelle, face aux blocs conservateurs et réactionnaires, quant à eux pleinement mobilisés, le reste de l’échiquier est réduit à un état de niche et hors course. Ce dernier, qui devrait être incarné par la gauche, est aujourd’hui en perte de vitesse, suite à l’échec de ce camp politique à incarner une alternative crédible aux yeux des différentes sensibilités des classes populaires, qui n’ont toujours pas digéré le quinquennat Hollande. “l’ordre social est stable quand les couches non privilégiées en viendraient à accepter cette légende », confie Lagasnerie dans La conscience politique. Dans ce livre, le philosophe et sociologue estime que le vote doit être pris et utilisé pour ce qu’il est au sens brut, en arrêtant de le fétichiser, mais en l’utilisant.

Le vote est un instrument. […] Et les groupes sociaux l’utilisent, le manient, le manipulent, dans le cadre de la guerre qu’ils se mènent les uns aux autres”. Puis, il ajoute “[…], puisque ce qui se joue, précisément, c’est l’imposition d’une volonté particulière à une autre, la domination de groupes dotés d’intérêts contre d’autres groupes dotés d’autres intérêts.” 

2022 : urgence globale 

L’élection qui se profile est historique. Il s’agit d’un tournant à de nombreux points majeurs. Tout d’abord, l’urgence climatique n’a jamais été aussi dramatique. 

Le dernier rapport du GIEC est clair : pour conserver un monde vivable, il reste trois ans à l’humanité pour transformer les modes de production et de consommation dans tous les secteurs. Le rapport propose des solutions applicables dès maintenant, notamment avec la sobriété.

Face à cette urgence, dépasser le fatalisme semble primordial, afin de mettre l’écologie au cœur du futur quinquennat, au sein d’un pays où l’Etat a été condamné à deux reprises pour inaction climatique durant cette mandature.

En plus de l’urgence sociale, qui ne cesse de s’aggraver, après la crise sanitaire qui a encore creusé les inégalités, mais aussi le conflit ukrainien qui pèse sur le pouvoir d’achat de la population, l’urgence vient aussi de la situation politique française actuelle.

En effet, l’extrême-droite est aux portes du pouvoir. Grâce à la violence verbale et symbolique du discours de Eric Zemmour, Marine Le Pen en profite pour adoucir son propos, se présentant comme la candidate du pouvoir d’achat, alors que son programme s’inscrit dans la poursuite des logiques économiques de marché. Elle délaisse les thèmes de la sécurité et de l’immigration à son adversaire, qui pourrait devenir un allié, si jamais elle accède à l’Elysée. 

En martelant que le clivage gauche-droite n’existe plus, en offrant une campagne médiocre, où la confrontation des programmes a été remplacée par des analyses et commentaires de sondages incessants, et en dressant le tapis rouge à Eric Zemmour à l’automne, la sphère politico-médiatique a brouillé les esprits et les visions. 
Ce dimanche, nous saurons, si le fatalisme a gagné sa bataille face à la participation électorale. Nous saurons si le match de 2017 connaîtra un acte II, une confrontation dont on nous parle depuis des années, et dont l’issue qui semblait évidente pour beaucoup, est aujourd’hui incertaine… “Si c’est le vrai clivage [progressistes/populistes – ndlr], alors c’est le vrai vertige parce qu’à force de dire aux Français, c’est moi ou le RN, on finira par avoir le RN. Si le jeu politique se réduit à un choix entre Emmanuel Macron, qui porterait les espoirs des gagnants de la mondialisation, et des partis politiques dispersés qui ne parleraient qu’aux perdants, on se prépare des lendemains difficiles.” souligne l’ancienne conseillère de Nicolas Sarkozy, Emmanuelle Mignon concernant le jeu dangereux produit et alimenté par la Macronie.

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