Les raisons du fatalisme des citoyens

Alors que la campagne présidentielle bat son plein, et que pour de nombreux observateurs, nous allons vivre un scrutin charnière, le fatalisme politique a gagné du terrain auprès d’une part non négligeable de la population. Les raisons du développement de ce phénomène sont multiples. Décryptage.

En 2017, quand des personnes émanant de la société civile s’invitent à l’Assemblée nationale,  des surnoms fusent de la part de membres de la majorité, au sein de l’hémicycle “le député call-center” pour désigner Adrien Quatennens, député LFI, ou encore “députée bac -2” concernant Caroline Fiat, élue du même groupe, qui elle était aide-soignante. La revendication assumée de l’entre-soi, et le mépris de classe, sont frappants et témoignent d’une déconnexion totale de la part des représentants du peuple, par rapport à ce dernier.

Aujourd’hui, derrière l’actuel président de la République pas (encore) officiellement en campagne, deux candidats d’extrême-droite, dont un qui appelle à la guerre civile, et une candidate LR, qui est de plus en plus influencée par son aile droite, sont au coude-à-coude, selon les sondages, autour de 15% d’intentions de vote. Telle est la photographie de la situation politique nationale.

La gauche, de son côté, souffre. Même si la campagne de Jean-Luc Mélenchon lui offre une dynamique intéressante. Les candidatures, pourtant multiples, peinent à prendre de l’ampleur. Le fatalisme politique qui touche la population, et notamment les électeurs de gauche, peut être avancé comme une des raisons. Mais, l’auto-proclamé camp du progressisme peine dans le débat d’idées à imposer ses thèmes, certains préférant parfois lâcher des phrases chocs en direction d’autres candidats du même camp, donnant du crédit à la théorie de désunion de la gauche, incapable de se rassembler.

Un désintérêt explicable 

Au cœur d’une crise démocratique, où une abstention record est redoutée lors de la prochaine élection, les acteurs de la vie politique ont besoin de reconquérir l’âme électorale des Français. Ces derniers ont perdu l’espoir. Face à celles et ceux qui répètent sans cesse qu’ils sont là pour changer la vie des gens, faire en sorte qu’elle soit de meilleure qualité. 

Mais, après plusieurs décennies d’alternance entre gouvernements de droite, ou de gauche, la population ne voit pas ce changement. Pire, au sein d’un régime toujours plus présidentialiste, où les pouvoirs du parlement sont faibles, elle constate une répression de plus en plus forte des mouvements sociaux, des contre-pouvoirs pointés du doigt, et des mensonges à répétition. 

Comment faire confiance après avoir soutenu un candidat émanant du Parti Socialiste, dont le mandat a été vécu comme une trahison. Le pari Emmanuel Macron, avec son nouveau monde, écarté de la politique partisane, a rapidement enlacé l’ancien monde, avec une personnification exacerbée du pouvoir, une politique largement tournée vers les plus riches, aboutissant à une explosion des inégalités. En effet, un récent rapport d’Oxfam, indique que les cinq premières fortunes françaises ont doublé leur richesse depuis le début de la crise sanitaire. Ainsi, elles possèdent autant que les 40% les plus pauvres en France.

Alors, les gens ne croient plus en la politique. Autour de nous, on entend souvent la même musique qui dit que cela ne sert à rien de voter, avec en fond de pensée le concept du “tous pourris”. En atteste le (très) faible taux de participation aux dernières élections régionales, en 2021, il était de seulement 34,69% seulement. En 2015, il atteignait 58,41%. 

Certes, la crise du Covid a eu des effets sur la participation, mais le mal est plus profond. Les élections intermédiaires, où les enjeux sont flous, intéressent peu. La question de la légitimité revient alors, mettant en difficulté les élus.

Dans le cadre de l’élection présidentielle, c’est un petit peu différent. Il s’agit du scrutin phare. Toutefois, au fil des années, le fatalisme politique gagne du terrain. Notamment auprès d’une jeunesse qui n’a pas l’impression d’être entendue. La perception des problématiques majeures est biaisée, en partie, par des médias dominants, qui couvrent la campagne à travers le prisme de l’immédiateté et du sensationnalisme. Des attraits qui avantagent les candidats aux propositions chocs, à l’image d’Eric Zemmour.

Concernant le vote, instrument fondamental et mythifié de notre démocratie. Sa mise en avant pose question. Les électeurs ont jusqu’au 4 mars pour s’inscrire sur les listes. 

Avant, cette information essentielle donnait lieu à d’importantes campagnes de communication publique. Aujourd’hui, c’est invisibilisé. Dans son ouvrage La conscience politique, Geoffroy de Lagasnerie, reprend la théorie de la philosophe Judith Butler. Selon elle, les institutions politiques parlementaires auraient besoin de la souveraineté populaire pour se légitimer, mais elles la redoutent aussi car elle excède le parlement, le dépasse et peut en permanence surgir pour le défaire.

Photo de August de Richelieu sur Pexels.com

Une démocratie défaillante ?

Comme en 2020, la France est restée une démocratie défaillante en 2021, selon l’étude annuelle du groupe The Economist. Ce recul de la démocratie est également constaté par le journaliste économique Romaric Godin au sein du livre La guerre sociale en France. Aux sources économiques de la démocratie autoritaire. Il met cela en relation avec l’avancée continue des politiques néolibérales, depuis le tournant des années 1980. 

Le mouvement social a ralenti le processus en imposant un rapport de force aux différents gouvernements, “La révolution s’est alors faite par petites touches, avec une accélération nette à partir de la réforme des retraites de 2010” explique Romaric Godin. Concernant la mandature actuelle, il ajoute “Macron incarne le dépassement des résistances de la société pour appliquer pleinement l’avènement néo-libéral, quitte à lui faire violence.” Les défaites entraînent un sentiment général d’impuissance. 

Les multiples défaites dans le rapport de force avec le pouvoir pendant ce quinquennat font que la résistance, ne produisant rien politiquement, est jugée inutile. Cela aboutit à un fatalisme généralisé. Le champ politique de 2022 est le fruit de dix années d’écrasement du mouvement social. Les gens décident de sortir du vote, ou de voter pour celui qu’ils jugent être le moins pire.

De plus, la personnalisation à outrance du pouvoir, du fait de la Ve République, et de la médiatisation de la politique ,notamment, entretient l’essoufflement démocratique. Romaric Godin constate que “ l’Etat utilise l’intégralité du champ juridique qui lui est offert, pour réduire les oppositions afin de faire entendre une seule voix, celle de la raison. L’exemple le plus frappant est celui du 49-3 utilisé en mars 2020 alors que LREM détient une majorité immense à l’assemblée. Le gouvernement l’a passé pour empêcher la discussion sur la réforme des retraites, en faisant taire la représentation nationale.” Autrement dit, même face à une discussion, on passe en force. 

Sondages : l’overdose 

Impossible d’évoquer le fatalisme, sans mentionner la réception médiatique des sondages, particulièrement ceux qui rythment la campagne, qui sont, parfois, pris pour des vérités absolues. 

Photo de fauxels sur Pexels.com

Au quotidien, les médias relaient les résultats et commentent pendant un temps, qui pourrait être consacré à l’analyse des programmes, qui demeurent plus bas dans la hiérarchie de l’information. “ L’obsession sondagière empêche les uns et les autres d’écouter la diversité du pays, de ses habitants, de ses territoires. Elle nous berce d’illusions et nous aveugle”, déplore François-Xavier Lefranc, rédacteur en chef de Ouest-France, le quotidien qui a décidé de ne réaliser aucun sondage avant l’élection.

Quand on sait qu’il s’agit d’un outil imparfait, commander, puis relayer un sondage sur le 2e tour d’une élection, à plusieurs mois du tour initial, en faisant des hypothèses, relève de la déraison. Leur surexposition, entraînant une influence auprès de tous les acteurs, nuit à la qualité du débat public, et donc par effet de domino, à la démocratie. 

Je crois à la victoire finale des démocraties, mais à une condition c’est qu’elles le veuillent” déclarait Raymond Aron. La balle est dans notre camp.

Après avoir évoqué les raisons du fatalisme en politique, je tenterai prochainement de montrer qu’il sert les intérêts des dominants et qu’il faut alors, arriver à s’en détacher.

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