Kazuhira, « le battle rap, c’est semblable aux concours d’éloquences »

Vous avez très certainement connu les Rap Contenders il y a plusieurs années avec des artistes comme Deen Burbigo, Nekfeu, Alpha Wann, Dinos, ou encore Jazzy Bazz, qui font aujourd’hui des carrières colossales dans le rap français. Cependant, la discipline qu’on appelle le « battle rap » n’a cessé d’évoluer, avec les RC, mais aussi d’autres ligues. Un point sur cet art, souvent dans l’ombre, avec Kazuhira, battle MC de la nouvelle génération.

Peux-tu d’abord te présenter et présenter brièvement le battle rap ?

Je suis Kazuhira, j’ai 21 ans, je suis rappeur et battle MC. Les deux me plaisent, même si j’ai fait plus de battle que de rap. J’aimerais bien sortir un projet prochainement. J’ai commencé le battle rap à 16 ans, j’affectionne particulièrement cette discipline car on peut s’y exprimer librement sans crainte de polémique ou censuré, alors je donne énormément de force et de mon attention au battle rap ! 

Le battle rap, la discipline qui s’en rapproche le plus, c’est les concours d’éloquence. Concrètement, le battle rap, il s’agit de deux personnes, l’une face à l’autre, qui vont essayer de se déconstruire avec des rimes, par le biais d’angles, tout simplement se battre avec les mots. Il faut trouver comment critiquer son adversaire de la meilleure manière possible, en contrepartie, il faut être prêt à recevoir des critiques. C’est écrit à l’avance, et c’est a capella.

Le fait que ce soit écrit, et sans instru, cela apporte de la singularité qu’on ne trouve pas ailleurs.

Ensuite, quelles évolutions a connu la discipline entre les débuts, qu’on considère comme l’âge d’or avec L’entourage etc et maintenant ?

Je pense que ce qu’on appelle « l’âge d’or » est la période comprise entre le RC1 et le RC5. A cette époque, les MC’s étaient assez techniques avec beaucoup de multisyllabiques, de flow, de punchlines. Aujourd’hui, on appellerait ça du générique. Le générique, c’est une phase qu’on pourrait dire contre n’importe quel adversaire, et ça fait mouche. Désormais, le générique est vu d’un mauvais œil, c’est assez péjoratif si un MC ne présente que cette manière de faire. Depuis cet âge d’or, la plupart des codes ont changé. Avant, on faisait des phases sur la mère de son adversaire, ou des choses qui n’avaient pas de rapport, ça fonctionnait. Aujourd’hui, c’est plus personnifié, on s’attaque directement à l’adversaire. Le profil a évolué aussi, au début on avait énormément de rappeurs, maintenant on a simplement des MC’s, avec des mecs qui font du slam, du stand-up, rappeurs, ou des personnes qui font simplement des clash, qui sont juste battles MC. 

Le battle rap a inventé sa propre classification. A l’époque, le battle rap et le rap étaient deux tremplins, l’un pour l’autre. Maintenant, on retrouve beaucoup de théâtralité, le scénique, le fait de prendre de l’espace, d’avoir du charisme, avoir une voix imposante. Alors qu’avant, c’était le rap qui fonctionnait le plus. On a évolué dans ce sens, certains disent que c’est du stand-up, on ne peut pas leur en vouloir de penser ça, c’est une nouvelle ère aujourd’hui. Et le moment que nous vivons est également crucial dans l’histoire de la discipline. De plus en plus de Mc’s vont vers ce qu’on appelle des “bars over jokes”, c’est-à-dire faire un double sens, plutôt qu’une blague. C’est une mode qui arrive un peu partout depuis cette année, cela renouvelle la discipline. On jugera dans plusieurs années si, en effet, la période actuelle constitue un nouvel âge d’or, ou pas.

Avant, le rap contenders était hégémonique, maintenant beaucoup de ligues se forment et font vivre la discipline, qu’est-ce que tu en penses ?

Avant, on pouvait penser qu’il n’y avait que le RC, mais c’était la partie visible de l’iceberg. Il y avait d’autres ligues mineures, même si ce n’était pas autant qu’ aujourd’hui. On a eu de bonnes ligues comme la Punch Ligue, qui malheureusement n’existe plus.  Aujourd’hui, avec le RC,  le Roar et  le Takeover, sont les autres ligues principales. Je pense qu’il faut de tout car comme dans toute discipline artistique, plusieurs genres définissent le battle rap. Alors, c’est important qu’une ligue représente un genre, pour que le MC puisse avoir un lieu d’expression pour le genre qu’il souhaite. Quand j’ai commencé, le choix était restreint. Je devais me contenter de ce qu’il y avait de plus proche et concret pour moi. Selon moi, commencer dans la période actuelle, avec un style particulier, est bien plus simple. Si tu préfères le bars over jokes, tu peux aller au ROAR. Si tu préfères le style stand-up, tu peux te présenter au Rap Contenders, sur une Draft. 

crédit : Flickr (All Rights Reserved) / Battle de Rap aux Etats-Unis

Que penses-tu des jugements dans le battle rap ?

C’est un éternel débat dans le battle, s’il faut juger ou pas les prestations. A l’époque, tous les battles étaient jugés, alors que des Mc’s ne veulent pas faire de battle jugés. Cela donnait un aspect un petit péjoratif. Maintenant, on a le choix, et je trouve ça très bien. C’est important de créer des ligues, cela permet à la discipline de continuer de vivre et d’évoluer dans le temps. Même si ce sont des ligues mineures qui font à peine 1 000 vues, nous on fait ça par passion. On sait que nous sommes dans une discipline de niche. Certes, nous ne sommes pas nombreux, mais la majorité des fans sont des des vrais passionnés qui regardent presque tous les battles.

Personnellement, comment as-tu découvert le battle rap et comment es-tu devenu battle mc ?

J’ai le souvenir à l’époque du collège. J’ai découvert le battle rap à travers Gaiden contre Deen Burbigo au Rap Contenders 2, grâce au grand frère d’un pote.. Je me suis dis que c’était fait pour moi, il fallait absolument que je fasse ça, mais j’avais seulement 14 ans. C’était trop jeune. Alors, j’ai commencé à écrire des faux battle, que j’allais montrer à des proches afin d’avoir quelques avis extérieurs. Pendant un an, j’ai écrit. A mes 15 ans, je vois une annonce qui indique le retour du Rap Contenders Sud. A cette époque-là, j’étais simplement un rappeur de chambre, j’avais rien à montrer, donc ils déclinent ma demande. Je regardais tous les battle possible. J’ai quand même été dans le public, pour la Draft et le RC Sud, me disant qu’il fallait vraiment que j’arrive à m’inscrire. L’année suivante, par le biais de l’association hip-hop Da Storm, j’ai pu faire un morceau sur la première partie du rappeur A2H, et j’avais demandé à un rappeur de filmer. A l’inscription, j’ai envoyé la vidéo du concert, pour les impressionner, on entendait rien, le son était horrible, mais ils ont vu que je me débrouillais pas trop mal sur scène, devant environ 300 personnes, du coup ils m’ont pris.

Mon premier battle au Rap Contenders Sud, à 16 ans. Je suis le seul qui a la vidéo, jamais je ne sortirai ça tellement c’était nul (rires). Je n’arrive pas à regarder ce battle. Mais, grâce à cette prestation, je suis monté au RC Sud, où j’ai réalisé mon rêve d’un an auparavant. J’ai compris que je pouvais accomplir quelque chose dans cette discipline.

Quels sont tes Battle MC préférés?

J’aime beaucoup ce que produisent Lamanif, 2taf, Cheef. Au niveau de mes goûts plus personnels, j’aime beaucoup Pasteur H et Doc Brownn, je les trouve très sous-coté. Il ne faut pas oublier Wojtek, quand tu penses au battle rap, tu penses à lui. Ensuite, dans les ligues mineures je trouve que Lezko et Naary sont très forts. Mais, il y en a vraiment beaucoup, j’en oublie, je pourrais faire une liste de 50 noms, ceux que j’ai oublié ne m’en voulez pas (rires).

Parle-nous de ton premier battle. Comment te sentais-tu ? Comment aborde t-on ce moment ?

Quelle catastrophe ! Mais, à 16 ans, je ne m’en rendais pas compte. Au lieu de faire mes devoirs, à l’internat du lycée où j’étais, je passais mes nuits à écrire. J’écrivais des phases génériques, qui avaient fait marrer les gens le jour du battle. Je pense aussi que j’ai été plébiscité parce que j’étais très jeune et que les gens sont bienveillants. Je suis le seul qui a la vidéo, jamais je ne sortirai ça tellement c’était nul (rires). Je n’arrive pas à regarder ce battle. Mais, grâce à cette prestation, j’ai réalisé mon rêve d’un an auparavant. J’ai compris que je pouvais accomplir quelque chose dans cette discipline.

Ce qui est compliqué dans l’écriture d’un premier battle, c’est de ne pas connaître son adversaire, celui en face est au même stade que toi, c’est compliqué. On peut se baser sur des choses minimes, comme un profil facebook. Écrire sur un profil facebook, c’est très difficile. Surtout que beaucoup de Mc’s n’ont que leur photo de profil, sans post, c’est très compliqué de cerner leur caractère. Par exemple, pour mon premier battle, je ne connaissais même pas son âge, j’avais que des photos comme support. 

J’ai une tendance à l’agoraphobie, quand je ne m’entends pas bien parler, je me sens obligé de quitter la pièce. Sur mes premiers battles, avec le regard des gens, c’était vraiment compliqué. Mais, une fois sur scène, le battle s’est bien passé. J’ai construit un personnage, qui fait que ce n’est pas moi, pour évacuer.

Après mon deuxième battle qui s’est mal passé, j’ai perdu 3-0, j’ai fait une pause d’un an, avant de revenir plus fort. A mon retour, j’ai quasiment supprimé ma phobie grâce au battle rap.

Avec le ROAR, tu as pu affronter une des grosses têtes de la discipline, Maadou. Quel regard as-tu sur ta prestation ?

C’était compliqué d’écrire ce battle, je me mesurais à Maadou, qui a un des trois meilleurs palmarès de toute la scène française. J’ai été sélectionné au Roar grâce à un battle face cam, où j’avais affronté Le Crapaud. C’est Lamanif qui m’annonce que je vais affronter Maadou. Directement, j’écris un couplet, mais cela ne m’inspirait pas. Je ne savais pas comment m’y prendre, contre une référence. Un jour, je rentre dans l’optique d’écrire tout le battle sur une même rime. Du coup, je l’apprends facilement, puisque c’est sur la même rime. Le jour J, je n’étais pas stressé, contrairement à d’habitude. Au début, je l’ai mal vécu car mon premier round passe au-dessus des têtes, je n’ai pas eu de réaction. 2e round, j’ai eu quelques réactions. Je me suis rendu compte que les gens ne savaient pas forcément réagir car c’était la même rime tout le round, alors je devais crier pour faire réagir. Ainsi, sur le 3e j’ai eu ma plus grosse réaction du battle. Puis, je perds ma voix, parce que j’avais trop crié. Alors je finis le round en rappant plus qu’en misant sur le scénique.

Donc, je suis sorti un peu dégoûté du battle, surtout que Maadou avait fait une excellente prestation, peut-être la meilleure de sa carrière. Puis, mes potes m’ont dit que les gens n’ont pas réagit simplement parce qu’ils voulaient m’écouter. Je m’en suis rendu compte quand des gens de la salle sont venus me saluer, en me félicitant. Avec du recul, je suis content de ma perf, mais j’aurais pu faire mieux. Encore merci au Roar et à Maadou, c’était un super moment ! 

Qu’est-ce qu’il faut pour être un bon battle MC selon toi ?

Il faut être polyvalent, savoir tout maîtriser, s’en sortir dans tous les styles. Faire des blagues, des rimes compliquées, afin d’être une sorte de couteau suisse. Ca s’apprend avec le temps, c’est compliqué, mais réalisable. C’est à la portée de tout le monde, à condition d’être patient et passionné. 

Tu as créé une battle rap chez toi, à Nîmes. Comment cette idée a émergé et comment ça s’est mis en place ?

Oui, ça s’appelle Face 2 face, on a déjà fait deux éditions. L’idée m’est venue par envie de battle, l’amour de la discipline, et surtout par besoin de me prouver que j’étais capable de créer quelque chose de plus grand que moi. Je me souviens que, sur un serveur discord, j’avais des discussions sur le battle rap, tous les soirs,  jusqu’à 5h du matin, notamment pendant le confinement. Des battles en visioconférence se mettaient en place pour pallier à l’interdiction d’événements. Cette période a ramené plein de MC’s qui avaient peur de se lancer. Quand tout a repris, ces mecs n’avaient pas forcément de matchs, les grosses ligues appelaient les gros noms, ceux qui avaient de l’expérience. Alors, je me suis dis qu’il fallait que je donne une chance à ces mecs qui avaient beaucoup de potentiel en créant une ligue à Nîmes. L’idée a émergé d’un ennui, d’une envie, et de disponibilités des autres, et grâce à ces trois facteurs, le Face2face existe aujourd’hui. Après deux éditions, avec les retours qu’on nous fait, je suis très satisfait. Je pensais que ça allait moins bien marcher. Je vais citer toute l’équipe, sans qui la ligue n’existerait pas : Strab, Castor, Sakésama, Rywan, mais aussi des gens dans l’ombre, comme Léon qui s’occupe des caméras, et big up à tous ceux qui nous aident.

Quelles sont tes objectifs dans un futur proche ?

Continuer Face 2 Face, on se revendique petite ligue, et on veut rester dans l’esprit bienveillant, où tout le monde se connaît. Personnellement, je vais pas tarder à faire quelque chose dans le rap.

Une réponse à “Kazuhira, « le battle rap, c’est semblable aux concours d’éloquences »”

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :