Le projet Super League : symptôme d’un immense écart entre dirigeants et supporters

La semaine fut agitée sur la planète football, malheureusement pour de mauvaises raisons pour l’ensemble des fans à travers le monde entier. L’annonce d’une super league regroupant 12 des plus grands clubs européens favorisant l’entre-soi et rejetant la notion de méritocratie si chère au sport le plus populaire du monde a eu l’effet d’une bombe. Décryptage.

Chaque fan de football s’est senti piétiné, insulté et déconsidéré quand la nouvelle est tombée. Cela s’est apparenté à une prise d’otage entre d’un côté les puissants dirigeants de clubs emmenés par Florentino Perez, Agnelli ou encore les propriétaires américains de Manchester United et Liverpool puis de l’autre côté l’UEFA qui a une grande part de responsabilité dans la situation catastrophique qu’affronte le football actuellement.

En prenant de la hauteur, on se rend vite compte que c’était simplement la suite logique pour ces propriétaires seulement animés par le profit, qui voient le supporter comme un simple consommateur, préférant même parfois celui qui reste à la maison et paye son abonnement télévisé pour suivre son équipe. Les droits TV étant devenus une des sources de revenus majeurs pour les clubs. D’où la volonté de se réunir à 12 afin de se partager des sommes astronomiques, objectif affiché et exprimé, traduisant un mépris clair envers l’essence de ce sport, ceux qui le font vivre à savoir les joueurs, les entraîneurs et les fans. Nous avons pris une claque en plein visage de la part de ce fameux “foot business » face auquel nous sommes restés aveugles jusqu’à maintenant. 

Pas tous heureusement, depuis des années dans les tribunes des cris d’alertes sont régulièrement entonnés à travers des chants ou affichés grâce à des banderoles et des tifos, notamment de la part des groupes ultras, fervents défenseurs de la culture populaire du football. Ils combattent les dérives pécuniaires des institutions et des dirigeants depuis de nombreuses années.

La hausse du prix des places et des abonnements avec des sommes complètements folles constitue un exemple fort en particulier en Angleterre, au sein du pays où le football a vu le jour, là où les tribunes dites terraces étaient massivement investies par les individius issus de milieux populaires pendant une grande partie du XXe siècle jusqu’au virage sécuritaire entamée par Thatcher au tournant des années 1980 avec la lutte contre le hooliganisme notamment. 

Par exemple, un billet pour une rencontre de première division coûtait 4 livres en moyenne en 1990, contre 35 en 2012. Cette tarification élevée permet aux clubs d’écarter les supporters issus des milieux modestes, eux qui pendant de nombreuses années voyaient dans le football un échappatoire par rapport à leur quotidien morose. Ainsi, l’américanisation du football où les classes plus aisées se rendent au stade et consomment le spectacle comme une ordinaire séance de cinéma peut s’opérer. 

Les clubs prennent un virage qui attriste de nombreux fans, celui de la fascination pour la maximisation du profit, les plus grandes institutions étant considérées comme des machines financières, l’aspect business a pris le pas sur tout le reste.

crédit : Flickr

Le système capitaliste envahi les sphères du football.

Une fois que cette folle machine obnibulée par le profit est enclenchée, il est très difficile de l’arrêter. Le football européen devient synonyme de dérégulation financière notamment au niveau du marché des transferts. Effectivement, le XXIe siècle marque un virage de folie à ce niveau-là. Des sommes faramineuses sont déboursées par certains clubs pour recruter des joueurs parfois moyens et qui pour beaucoup deviennent des flops. 

Ainsi, il n’est pas étonnant de voir ces cadors européens désormais en grande difficulté avec la crise sanitaire vouloir réparer leurs erreurs successives en matière de gestion, le Real Madrid et le FC Barcelone en première ligne, dont leur dette respective avoisine le milliard d’euros. Marotta, actuel directeur sportif de l’Inter Milan avoue que la création de cette compétition permettrait d’éviter une faillite. 

Cette logique égoïste et élitiste a totalement entaché l’image de ces dirigeants qui prétendent “sauver le foot”. On comprend bien qu’il s’agit plutôt de se sauver eux-mêmes. La colère de De Zerbi entraîneur de Sassuolo est donc compréhensible, à l’instar de celle du président du Torino qui les assimile à Judas mais aussi le rejet d’acteurs directement concernés comme Guardiola ou les joueurs de Liverpool.

Pire, les initiateurs du projet ont pointé du doigt les fans de foot. Selon eux, les jeunes s’intéressent de moins en moins au football, ils ne regardent plus un match en entier. La baisse des audiences, le manque de suivi assidu des rencontres prouvent que le modèle actuel n’attire plus et qu’il faut rénover l’ensemble. 

Mais, ils ne prennent pas en compte plusieurs facteurs essentiels comme la montée en flèche de l’offre télévisuelle concernant le football. Aujourd’hui pour regarder son championnat national, les autres grands championnats et la coupe d’Europe il faut payer très cher. 

En France, les nouvelles générations sont privées de foot en clair quand nous à leur âge on vibrait devant quelques rencontres de Champions League sur TF1 qui ont construit notre passion.

La contestation populaire face au projet 

Le projet est rapidement tombé à l’eau grâce à la fronde populaire de l’ensemble des milieux du foot en passant par la scène médiatique, les acteurs actuels mais aussi les anciens comme Gary Neville qui a été particulièrement virulent sans oublier ceux qui vivent pour ce sport, les supporters. 

D’ailleurs, le manque de respect est à son paroxysme quand on prend en compte le contexte actuel. Privés de stade depuis de nombreux mois, les supporters sont coincés chez eux obligés de vibrer derrière leurs écrans et au milieu de tout ça, une annonce pareille qui s’impose à eux sans aucune considération, en total antagonisme avec leur conception du ballon rond.

Les fans de Chelsea qui ont manifesté mardi contre le projet clamaient avoir sauvé le football au moment de l’annonce du retrait de leur club mais… pas totalement.

La réforme de l’UEFA votée en début de semaine et prévue pour 2024 est tout aussi nauséabonde que la Super League. Le marchand qui prime sur l’humain, une nouvelle fois. Elle dispose d’un système élitiste et prévoit d’accentuer le nombre de matchs dans une période où les joueurs et les techniciens affirment unanimement que le calendrier est bien trop lourd pour les organismes. 

Cette acceptation du “moins pire” revient à ce que disait Hannah Arendt au sein de l’ouvrage Responsabilité et jugement : “politiquement la faiblesse de l’argument du moindre mal a toujours été que ceux qui choisissent le moindre mal oublient très vite qu’ils ont choisi le mal”.

Ainsi, les défenseurs du foot populaire ont montré qu’ils pouvaient avoir un certain poids quand ils sont unis en faisant radicalement front, à la manière d’une contestation populaire face aux élites. Le foot et la politique sont liés, l’ensemble de cette affaire relève de la politique entre les jeux de pouvoirs et le recul des dirigeants face à une contestation trop forte. 

Le fait de ne pas avoir anticipé cette opposition au projet montre un décalage total entre les dirigeants des grands clubs européens et le reste du monde du foot. Ces individus qui pensent pouvoir gérer un club de foot comme une entreprise lambda, sans se soucier du patrimoine, de son histoire, de ce qu’elle représente. C’est même une déconnexion qui fait peur par rapport aux fans, l’écart entre le propriétaire américain qui décide d’intégrer une Super League et celui qui aime son club par-dessus tout, réalise d’immenses sacrifices chaque saison pour supporter cette équipe à domicile comme à l’extérieur est immense.

Cette déconnexion peut être mise en parallèle avec celle dont on accuse souvent les hommes et femmes politiques par rapport à la population. 

Pour visualiser le lien étroit qui peut être fait entre foot et politique, prenons l’exemple d’un mouvement social historique de notre pays, Mai 68. Initié par les étudiants et suivi par les ouvriers, le mouvement a fortement mis à mal le pouvoir Gaulliste. C’était l’occasion pour le monde du foot de se joindre à la contestation en frappant fort. A cette époque, le joueur professionnel se sent comme prisonnier car il est considéré comme un capital qu’on vend au plus offrant, sans son aval. 

Les clubs négocient entre eux sur le cas d’un joueur, sans jamais demander l’avis à l’intéressé. La FFF fait preuve d’un conservatisme absolu, une dérive dangereuse  puisque selon ses détracteurs la fédération ne remplit pas sa fonction de promotion du football à l’échelle nationale voix avec un dédain envers le monde amateur et les joueurs qui estiment ne pas être écoutés. Plusieurs voix se lèvent comme celle de Just Fontaine qui est à l’initiative de la création de l’UNFP, véritable syndicat de joueurs en 1961. La prise de position marquante qui déclenche une polémique sans précédent  est celle de Raymond Kopa en 1963. Le ballon d’or en 1958 dit “le footballeur professionnel est le seul homme qui peut être vendu et acheté sans qu’on lui demande son avis… Je trouve choquant que les dirigeants puissent décider seuls de la carrière d’un footballeur”(1). Suite à ses déclarations, Kopa est suspendu 6 mois avec sursis assortie d’un retrait temporaire de l’équipe de France. 

Hallucinant, quatre ans après le président du club des Groupements professionnels Jean Sadoul admet que le “contrat à vie” est illégal puisqu’il va à l’encontre de la législation sociale française. Assez pour l’abolir ? Non…

Dans ce contexte de tension à l’échelle nationale au niveau politique et footballistique, le journal très ancré politiquement Miroir du football décide par l’intermédiaire du journaliste Pierre Lameignère d’occuper le siège de la FFF le 22 mai 1968.

La soixantaine d’individus qui combat déjà à cette époque le pouvoir et l’appropriation du sport par les instances déploie les mêmes techniques de lutte que les étudiants et les ouvriers. Pour les activistes qui ont voulu bousculer l’ordre établi, les rapports de force sociaux présents dans le foot reflètent les rapports de classe qui organisent la société française. Alors oui, le football c’est aussi de la politique.

Le tract rédigé par les occupants contient des mots forts, dont la résonance est maximale aujourd’hui au vu de la situation : “Nous avons décidé d’occuper aujourd’hui le siège de la Fédération française de football. Comme les ouvriers occupent leurs usines. Comme les étudiants occupent leurs facultés. Pourquoi ?

Pour rendre aux 600 000 footballeurs français et à leurs millions d’amis ce qui leur appartient ; le football dont les pontifes de la Fédération ont expropriés pour servir leurs intérêts égoïstes de profiteurs du sport”(2). 

Quelle meilleure conclusion que les propos plus que jamais d’actualité de ce tract nommé “Le football aux footballeurs” ? 

Notes : 1-2  Mickael Correia, Une histoire populaire du football. Chapitre 18 : le football aux footballeurs ! De Mai 68 à la révolte des amateurs

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