Marvin Gaye, prince de la Soul

Artiste charismatique, élégant sur scène, séducteur à la voix mélodieuse et magique, reconnu pour son ascension ô combien fulgurante, son talent incontestable, ses œuvres envoûtantes, son engagement féroce dans la lutte contre le racisme mais aussi son instabilité, son désir extrême pour les femmes, son addiction à la drogue, sa solitude paradoxale et sa mort surprenante. Portrait d’un artiste exceptionnel, hors du commun, à la vie mouvementée mais qui se refugiait, avec succès, dans la musique.

Une enfance entre pauvreté et brutalité parentale

Marvin Gay Jr. voit le jour le 2 avril 1939 à Washington, D.C. d’une mère, Alberta Gay, femme au foyer, qui offre un amour inconditionnel à son fils et d’un père, Marvin Gay Sr, pasteur – prédicateur pentecôtiste plus précisément –, déséquilibré sexuellement et quant à lui très sévère, brutal envers son fils dont il sera terriblement jaloux.

Marvin Gay Jr. grandit aux côtés de nombreux frères et sœurs et dans une pauvreté conséquente. Et pour cause Alberta, sa mère, semblait être la seule à travailler pour des raisons religieuses qui se justifient par le fait que la branche de la religion protestantisme empruntée par le père empêchait ainsi aux autres membres de la famille de travailler le samedi. En effet, la famille était libre de sortir et de travailler le dimanche tandis que ce jour-là sonne, bien évidemment, comme le jour sacré aux Etats-Unis. Rares sont les entreprises et les commerces ouverts ce jour-là.

Les ressources de la famille reposent alors sur les épaules de la mère qui accumule les métiers éprouvants physiquement et malheureusement trop peu payer pour financer une fratrie de six enfants.

D’ailleurs, cette différence entre les « jours sacrés et les jours de liberté », Marvin Gay Jr. le vit comme un premier obstacle de la vie. Très rapidement le jeune homme s’aperçoit alors qu’il est différent des autres car jamais libre les mêmes jours que ses amis. De là naît son caractère quelque peu solitaire.

Très jeune, Marvin se met à jouer du piano dans le foyer familial puis s’essaie rapidement au chant avec succès. Il pousse la voix à l’église évangélique de son père, à Washington, puis il devient le membre phare des plus célèbres groupes de « doo-wop » (The Funk BrothersThe RainbowsThe Moonglows) autrement dit ce sous-genre populaire de la soul et du rythm and blues issu des quartiers pauvres qui consiste à chanter en groupe sans le moindre accompagnement musical. Ce style, par opposition au gospel, est très urbain.

Passionné, il trouve rapidement dans la musique un échappatoire qui lui permet de s’évader face à l’éducation violente de son père et des disputes virulentes entre ses deux parents.

Peu à peu, Marvin Gaye se fait un nom à l’échelle du pays. Le producteur Harvey Fuqua, fait sa rencontre à ce moment-là et le prend sous son aile pour tenter de le faire signer au sein d’un label international. C’est alors que Marvin signe son tout premier contrat, en tant que pianiste / batteur, au sein de la célèbre maison de disque Motown Records reconnue notamment pour avoir lancé et produit Michael Jackson (Jackson 5), Janet Jackson, Diana Ross, Stevie Wonder ou encore Ben L’Oncle Soul et Corneille, entre autres, pour la filiale en France.

crédit : Flickr

En route vers le succès

Son ascension semble se dessiner sans embuscade. L’année de sa signature, en 1961, l’artiste dévoile son premier album The Soulful Moods of Marvin Gaye aux influences Jazz et Rock’n’roll. Ce projet musical marque son arrivée et sa collaboration fusionnelle avec Motown Records tant son univers semble parfaitement correspondre à celui souhaité par la maison de disque américaine.

Son style se démarque. Influencé par le gospel, par le jazz, Marvin n’a qu’un seul souhait : devenir un crooner. Un crooner se définit comme un « chanteur de charme », le plus souvent un homme, caractérisé par un style de chant au ton chaleureux et émotionnel qu’il communique avec son timbre de voix atypique. Le crooner le plus célèbre, qui démocratise le genre dans les années 1950 – 1960, se nomme Frank Sinatra. Ce dernier semble être un véritable modèle pour Marvin. Il va ainsi rechercher l’élégance suprême et la présence sur scène d’un Sinatra, associer sa voix à la fois douce et grave aux plus belles mélodies de Soul à la manière d’un Nat King Colepremier afro-américain à avoir réussi dans la musique à l’international – pour créer enfin sa propre identité de « crooner ».

En 1962, Marvin Gaye délaisse la batterie et se consacre pleinement à la musique Soul et au chant. Son premier single Stubborn Kind of Fellow connaît un premier succès d’estime puisqu’il se place à la 46e place du classement Billborard Hot 100classement hebdomadaire des 100 musiques les plus populaires aux Etats-Unis – .

Dans la lignée de ce single, les chansons Hitch Hike et Pride and Joy accroient peu à peu sa popularité.

L’artiste enchaîne avec la sortie d’un deuxième album la même année That Stubborn Kinda’ Fellow. L’année suivante, en 1963, Marvin Gaye sort Hello Broadway. Mais ce n’est qu’en 1965, avec la sortie de l’album How Sweet It Is To Be Loved By You, que Marvin Gaye connaît le succès qu’il mérite et qu’il espère. Le public découvre alors cet homme, doté d’une tessiture exceptionnellement large qui couvre trois styles vocaux distincts, une voix à la fois soul, chaude et envoûtante, très séduisante. Ses thèmes, le romantisme et la sensualité, font de lui un véritable « sex-symbol ».

Peu de temps après, le natif de Washington, ultra-productif, dévoile un autre projet du nom de « A Tribute to the Great Nat King Cole ». Il s’agit (déjà) du sixième album de l’artiste, rendant hommage cette fois-ci à l’un de ses idoles, Nat King Cole, disparu plus tôt dans l’année des suites d’un cancer.

En 1966, le chanteur s’illustre avec Moods of Marvin Gaye. En parallèle, il enregistre trois albums en duo avec Tammi Terrell et des titres de renoms tels que Ain’t No Mountain High Enough, Your Precious Love, qui cartonnent considérablement dans les charts.

L’artiste enchaîne année après année les sorties d’albums. En 1968, il sort In The Groove puis en 1970 That’s The Way Love Is. La majorité de ses projets atteint le million d’exemplaires vendus.

Cependant, au début des années 1970, Tammi Terrel, avec qui il formait ce duo musical mémorable et une amitié forte, décède d’un cancer du cerveau. Marvin Gaye plonge peu à peu dans la dépression, dans le désamour total, dans la cocaïne, suivi de très près par le fisc. Il entretient également une relation ô combien toxique avec son épouse.

Rien ne va pour Marvin, que l’on pense pourtant à son apogée. C’est alors qu’il se consacre à son remède favori contre ses sentiments négatifs : la musique.

« What’s Going On » : La consécration

1970. L’Amérique sort d’une période politiquement très mouvementée avec notamment le célèbre mouvement pour les Droits Civiques orchestré, entre autres, par Martin Luther King Jr, assassiné. En 1968, deux ans plus tôt, le président Lyndon B. Johnson signait et promulguait le Civil Rights Act qui mettait fin aux discriminations et à la ségrégation raciale dans le pays. Cependant, les tensions au sein des « USA » persistent toujours, malgré la volonté des innombrables citoyens prêts à rassembler cette Amérique fortement divisée par la couleur de peau.

Marvin Gaye considéré alors comme tête d’affiche de la musique populaire noire américaine (la Soul) revient avec des thèmes surprenants, cette fois-ci bien différent du romantisme.

C’est ainsi que naît l’un des plus grands albums de la musique populaire américaine noire et même de la musique en général : What’s Going On.

crédit : Flickr

Ce projet intervient à la suite d’une dépression de l’artiste. Les textes n’ont plus rien avoir avec ce qu’il écrivait jadis. L’objectif ici est de se débarrasser de l’image de sex-symbol qu’il chérissait tant mais dont il souffrait beaucoup finalement. Dorénavant, Marvin Gaye souhaite que son talent d’artiste et de compositeur de Soul soit clairement mis en avant. L’écologie, la drogue, la pauvreté, la rupture, le malheur, la guerre du Viêt Nam, la lutte pour les Droits Civiques, la violence… tous les sujets y passent dans ce véritable pamphlet, avec un engagement non dissimulé.

D’ailleurs, son beau-frère, le producteur et fondateur de la Motown : Berry Gordy, s’oppose fermement à la diffusion de cet album. En effet, il juge les textes et l’orientation artistique de Marvin aux antipodes de ce que propose la Motown depuis sa création. La maison de disque au slogan symbolique : The Sound of Young America – que l’on traduit par « le son de la jeunesse américaine » – valorise davantage les textes joyeux, l’espoir, l’amour … à l’instar du nouveau groupe « Jackson 5 », tête d’affiche de la Motown à ce moment-là.

Pourtant, les collègues de Marvin Gaye font des pieds et des mains pour que, finalement, le bijou voit finalement le jour, le 21 mai 1971.

Par un acte d’amour universel, Marvin Gaye se décide à parler au monde entier et de dénoncer le climat délétère qui caractérise désormais la société. Le son très « black » de l’album, les voix entremêlées de Marvin Gaye et de cette basse qui ronronne, sont les éléments symbiotiques qui donnent à l’album cette urgence et cette beauté « triste ».

musiqxxl.FR

Le chef-d’œuvre révolutionnaire de Marvin Gaye marque un tournant dans la musique Soul et Rythm and Blues (R’n’B). Le succès est phénoménal voire historique. Nombreux sont les titres qui se placent en tête des charts comme Mercy Mercy Me, Inner City Blues, Save the Children ou encore God Is Love. Le disque demeure le plus rapidement vendu de l’histoire. Le magazine britannique Rolling Stone place même l’album à la 6e place de la liste des 500 plus grands albums de tous les temps.

« What’s Going On est la photographie de la société américaine vue à travers les yeux d’un afro-américain à un moment où l’Amérique vacille »

France Inter

D’autres albums suivent. Marvin Gaye fait la rencontre de sa nouvelle femme, Jan Gay. De cette rencontre va s’en suivre une inspiration artistique basée, cette fois-ci, sur la sexualité comme le célébrissime Let’s Get It On dont on ne se lassera sûrement jamais (vidéo ci-dessous). L’album, du même nom, sera également l’un des plus gros succès de sa carrière.

Mais la situation empire de nouveau pour Marvin. Le Soulman, rattrapé par le fisc, le divorce avec sa femme, l’addiction au sexe et la séparation avec la Motown replonge l’artiste dans une dépression inattendue. L’histoire semble se répéter. Il s’exile à Hawaii, au Royaume-Uni, puis à Ostende, en Belgique.

Une fois n’est pas coutume, il se renferme dans sa musique et tente absolument de renouer avec la gloire qui le rendait si heureux et… effectivement, la musique va encore le sauver de la dépression.

Son dernier album studio, Midnight Love, est enregistré – chez CBS Records – en 1982. Il contient le tube reconnu du nom de Sexual Healing, qui évoque justement son addiction au sexe.

Une mort tragique

1984. Cette fois, l’artiste de 44 ans n’arrive pas à relever la tête. L’alcool, la drogue et le sexe à outrance le ramène à un mal-être (très) profond. Il réintègre même le foyer de ses parents. C’est d’ailleurs au sein de ce foyer familial et par l’intermédiaire de son père que Marvin trouvera la mort le 1er avril 1984 soit la veille de son 45e anniversaire.

Tandis que l’artiste aux multiples Awards discute dans sa chambre avec sa mère, son père Marvin Gay Sr. (dont on l’évoquait, très jaloux et brutal envers son fils depuis toujours) s’énerve seul et créer une dispute avec sa femme à cause de vulgaires papiers administratifs. Marvin Gay Jr. s’en mêle et tente de s’interposer entre ses deux parents qui ne cessent de se disputer depuis son retour au sein du foyer familial.

Une violente dispute, puis bagarre, éclate alors entre le père et le fils. La tension semble redescendre tandis que le père de famille, Marvin Gay Sr. fait son retour dans la pièce muni d’une arme (revolver de calibre 38) que son fils, lui-même, lui a offert quatre mois plus tôt. Le père lui tire dessus à plusieurs reprises. Emmené aux urgences du California Hospital Medical Center, Marvin Gaye y est déclaré mort deux heures plus tard.

Mais les proches de la famille ont commenté par la suite le fait que Marvin Gaye ait offert cette arme à son père comme « un suicide prémédité ». Selon Jeanne Gaye, sœur du chanteur, leur père aurait affirmé que si Marvin le frappait, il le tuerait. Marvin, connaissant bien le caractère de son père, l’aurait volontairement provoqué en le frappant pour être tué quelques instants plus tard. Selon Frankie Gaye, après avoir trouvé son grand frère en train de mourir de ses blessures par balle, Gaye a expliqué qu’il avait prévu que son père lui tire dessus car « il ne se sentait pas capable de le faire lui-même »; en effet, Marvin Gaye avait fait des tentatives de suicide à plusieurs reprises dans le passé.

C’est ainsi que se termine le destin d’une légende de la musique, d’un artiste engagé, polyvalent, d’un homme tourmenté mais que le public appréciait tant.

En bonus, ce superbe hommage de Charlie Puth à Marvin Gaye. Une chanson qui a rendu l’artiste américain de 29 ans très célèbre :

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