Le succès planétaire de la « drill »

Musicalement, l’année 2020 est marquée par l’éclosion monumentale de « la drill », ce style jusqu’alors méconnu du grand public. Porté par le regretté Bashar Barakah Jackson alias « Pop Smoke« , la drill puise ses origines dans différents quartiers du monde. Des similitudes avec la Trap, certes, mais davantage plus sombre et d’une extrême violence. Décryptage.

Les origines de « la drill »

La drill fait sa toute première apparition – discrète – du côté de Chicago, aux Etats-Unis, au début des années 2010. La ville est alors marquée par la pauvreté, les gangs, la criminalité et les trafics en tout genre. Ce quotidien difficile va notamment influencer les artistes. S’inspirant fortement de la Trap de Gucci Mane, Future ou encore Young Thug, la drill se démarque néanmoins par une violence colossale : des lyrics (textes) crus, principalement orientés sur le thème du meurtre, des menaces de morts avec des clips vidéos d’une froideur extrême – gangs torses nus, armes à la main, cagoules …– Ce style musical vise à effrayer autrui, c’est une véritable démonstration de force. Certains artistes iront jusqu’à citer l’intégralité de leurs victimes tombées entre leurs mains.

En 2011, Chief Keef, adolescent à l’époque et originaire de Chicago, accroît localement la popularité de la drill, en postant des clips vidéos sur YouTube.

Celui ci-dessous est considéré comme le point de départ de la drill :

Pendant ce temps, London Buckner, « DJ L », percussionniste au départ, décide de se lancer dans le beatmaking pur et dur. Et sans même le savoir, il va révolutionner le Rap et déposer les bases de la drill, voire même ce qu’il y a de plus important dans ce genre musical à savoir « la prod » (l’instrumental).

DJ L pense, à l’époque, réaliser des « instrus à vocation Trap » dotées néanmoins d’un rythme décalé, inhabituel et des BPM (battements par minutes) bien plus rapides. DJ L décide, volontairement ou non, de ne pas suivre une rythmique stable, propre à la Trap, en saccadant les HiHat et les Snare, apportant un style désorganisé, à la fois sombre et étonnamment dansant.

Mais c’est du côté de la Grande-Bretagne que la liaison entre les deux va avoir lieu.

La crise financière de 2008 fait naître un accroissement soudain des gangs à Londres et plus précisément à Brixton, au sud de la capitale. Une réelle rupture se créer dans un contexte socio-économique qui leur est défavorable. Chicago influence alors les gangs britanniques et ses multiples prodiges. Un air de gangsta rap des années 90, sans femmes, ni voitures autour, des clips d’une authenticité débordante, à l’instar de ce que Chief Keef propose du côté du Nouveau Continent.

Le port d’armes est interdit sur le territoire britannique, à l’inverse des Etats-Unis, et les afficher dans une capsule vidéo peut amener à une sanction pénale lourde de conséquences, autrement dit la prison ferme. Les autorités britanniques s’empressent alors de faire supprimer une centaine de vidéos-clips jugés dangereux et qui incitent à la haine, à la violence. De nombreux concerts sont annulés (comme la tournée nationale du groupe 67) par crainte de débordements colossaux. Tout cela fera néanmoins une excellente publicité pour un mouvement qui cherche avant tout à attirer les pouvoirs publics qui semblent les délaisser.

Ainsi, la « drill UK » est freinée dans son ascension quelques temps par la justice mais prend malgré tout son envol peu après 2014, grâce au célèbre rappeur Skepta.

Une recette que va facilement parodier Big Shaq dans « Man’s Hot Not » et qui va devenir virale sur les réseaux sociaux (encore un énorme coup de pouce pour la drill) :

Rappeurs et beatmakers s’emparent des instrumentales de DJ L déposées sur la plateforme Sound Clound pour produire ce que l’on connaît aujourd’hui : un semblant de zouk et de kompa (influences caribéennes), mélangé à de fortes basses à variantes aiguës pour un rythme moins nonchalant et un côté électronique. À cela s’ajoute une voix grave, virile, provocante, des adlibs en pagaille ainsi qu’une multitudes de gestuelles et des pas de danse à la fois simples et répétitifs.

Pop Smoke, l’internationalisation de la drill

La « drill UK », inspirée par la drill de Chicago, connaît un superbe succès d’estime. Loski, 67 ou encore Fizzler performent avec brio. Néanmoins, pour la populariser mondialement, il fallait manifestement qu’elle refasse un tour du côté des Etats-Unis… et plus précisément de Brooklyn, à New York.

A l’été 2019, un jeune rappeur de 19 ans prénommé Pop Smoke, influencé quant à lui par le rap new-yorkais des années 2000, dévoile ses tous premiers morceaux et sa première mixtape : Meet the Woo (« Rencontre le Woo », le nom de son gang). Boosté par le single « Dior » et « Welcome to the Party (Remix) » en featuring avec Nicki Minaj, le projet ne connaît pas le succès que l’on pense aujourd’hui mais intrigue de nombreux spécialistes musicaux.

Au terme de cette même année, c’est « Gatti » en collaboration avec Travis Scott et le producteur AXL Beats qui met véritablement la lumière sur Pop Smoke, sa voix et son flow légendaire.

Quelques mois plus tard c’est l’éclosion et la popularisation de la drill à travers le monde lors de la sortie de Meet the Woo 2. Une mixtape complète, remplie de hits, qui assume un élargissement du public de celui que l’on voit alors comme le successeur de 50 Cent, tout en gardant ces lyrics francs, ces prods qui « bastonnent », avec des thèmes cependant bien plus ouverts.

Environ deux semaines plus tard, le 19 février, Pop Smoke est assassiné par balles dans son domicile, à seulement 20 ans, tandis que son ascension se voulait fulgurante. Les hommages se multiplient et l’artiste va connaître une popularité sans précédent. Son single « Dior » – pourtant sorti déjà quelques mois plus tôt – grimpe littéralement dans les charts (classements) et son dernier projet tourne davantage en radio.

Aujourd’hui, Pop Smoke est considéré comme l’une des plus grandes figures de ce genre musical qui s’installe dans l’industrie. Son album posthume, Shoot For the Stars Aim for the Moon, sorti le 3 juillet dernier, connaît un succès fou. Le jour de la sortie de son album posthume, Smoke était l’artiste le plus écouté au monde sur la plateforme Spotify. Impressionnant…

Il n’est pas le seul, Sheff G, Fivio Foreign ou encore G4 Boyz sont, eux aussi, d’excellents drillers et des références dans le milieu. Ces artistes remettent New York sur le devant de la scène. Actuellement, la ville est considérée comme le centre de gravité du rap américain, la capitale de la drill 2020.

Un style éphémère ?

Pop Smoke n’a pas seulement réinventé la drill et commercialisé cette dernière, il a également influencé plusieurs artistes urbains à travers le monde.

Le plus connu ? sûrement Drake. Outre son style vestimentaire 100% drill dans le clip Toosie Slide (doudoune, main gantées, cagoulé), le natif de Toronto s’essaie lui aussi à la drill et ne s’en cache absolument pas. Il s’entoure des meilleurs du domaine : le britannique AXL Beats, mais aussi l’un des leaders de la scène britannique : Headie One, sur « Only You Freestyle« .

Le numéro 1 des ventes prend visiblement le risque de s’essayer à ce dérivé de la Trap Music, alors l’effet de mode risque sûrement de perdurer car tout ce que touche Drake devient de l’or…

Des artistes irlandais, brésiliens, australiens, néerlandais ou suisses s’emparent sans complexe des codes de la drill – sans la violence et les armes -.

En France, les rappeurs Hamza, Niska, Franglish, Freeze Corleone ou encore Alonzo, entre autres, ont posé récemment leurs voix sur ces fameuses instrus à rythmes saccadés. De belle manière, certes, mais sans risques. Certains rappeurs français moins connus comme le driller Gazo, ou encore Negrito, Zeu n’ont rien à envier aux meilleurs et prennent, quant à eux, davantage de risques évidents.

Ceci étant, nous pensions humblement qu’il serait préférable de ne pas copier à l’identique un style musical qui a déjà fait ses preuves Outre-Atlantique, mais plutôt de se l’approprier, avec son propre style.

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